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samedi 10 octobre 2015

20 ans après, le chef-d'œuvre de David Foster Wallace est enfin traduit

Adulé aux Etats-Unis, l'écrivain reste méconnu dans l'Hexagone. Son œuvre majeure, “L'Infinie Comédie”, parue à l'origine en 1996, est enfin traduite. Un roman fleuve dont l'influence sur tout un pan de la littérature anglo-saxonne a été cruciale.
Sur la couverture de mars du célèbre magazine The New Yorker figure un couple de hipsters. Il marche tranquillement sur un trottoir de Brooklyn, c'est la fin de l'hiver mais il fait encore froid à New York, et la barbe du jeune homme s'est enroulée comme une écharpe autour du cou de sa compagne. Le garçon porte un livre sous le bras et, si l'on se penche sur l'illustration, il s'avère qu'il s'agit d'Infinite Jest, le roman central, clé de voûte de l'oeuvre de l'écrivain américain David Foster Wallace (1962-2008), traduit en France sous le titre L'Infinie Comédie, près de deux décennies après sa parution aux Etats-Unis.
Ce dessin n'est bien sûr qu'une anecdote, mais celle-ci suggère merveilleusement la place qu'occupe ce livre fleuve — et, à travers lui, son auteur — dans la culture américaine d'aujourd'hui : celle d'un classique contemporain. Un ouvrage qui s'est imposé d'emblée comme important pour ceux qui l'ont lu, qu'ils l'aient aimé ou non, crucial même pour toute une génération de lecteurs, parmi eux certains devenus écrivains à leur tour, de Jonathan Franzen, auteur desCorrections et ami intime de David Foster Wallace, à l'Anglaise Zadie Smith, de Rick Moody à Dave Eggers ou Jonathan Safran Foer...
« Quand le livre est sorti, en 1996, les jeunes gens qui avaient alors 20, 25 ou 30 ans y ont trouvé une écriture nouvelle, en parfait écho avec leur propre langage, leur manière de s'exprimer, analyse Olivier Cohen, directeur des éditions de l'Olivier, où paraît aujourd'hui la traduction française de l'énorme roman. Evidemment, la composition, la syntaxe sont parfois particulières, mais ce n'était pas pour eux un livre bizarre, au contraire, le vocabulaire et le ton leur étaient très familiers. Franzen a dit de Wallace qu'il a inventé un nouvel idiome américain. Disons une certaine torsion de la langue anglaise, d'où naît la forme écrite du langage commun de l'époque présente — comme l'ont fait, à d'autres moments de l'histoire, Mark Twain, Faulkner ou Hemingway. En même temps, et c'est un point commun avec l'Ulysse de Joyce, Wallace utilise des registres extrêmement ­variés, du langage de la rue à celui des médias ou de l'administration, d'où les ruptures de ton qui sont l'une des singularités ­esthétiques de L'Infinie Comédie. »
Une fiction d'anticipation, dont l'action se situe dans un futur proche, dans un pays constitué par les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, sorte d'Amérique du Nord unifiée. L'intrigue proliférante y suit l'itinéraire de divers membres d'une famille américaine, et ouvre vers une multiplicité de développements tantôt narratifs ou poétiques, tantôt philosophiques, politiques, mathématiques, techniques ou... tennistiques, tantôt burlesques, tantôt méditatifs ou tragiques. Le tout parsemé d'un nombre incalculable de références tant à la culture classique qu'à la culture pop, la ­publicité, les médias... Un tour de force, un « roman encyclopédique », expliquent les exégètes, « labyrinthique », estiment ceux qui s'y sont égarés en cours de lecture. Déme­suré parce qu'il le fallait, parce que tout cela mêlé constitue « tout simplement la texture du monde dans lequel je vis », expliquait le virtuose David Foster Wallace, au cours d'un des nombreux entretiens qu'il a accordés.
Sûrement son statut d'écrivain culte aux Etats-Unis doit-il aussi beaucoup à sa biographie, à sa personnalité. Né en 1962 dans une famille d'intellectuels, philosophe de formation, passionné de tennis — il envisagea un temps de devenir joueur professionnel —, lecteur insatiable, auteur comparé à Thomas Pynchon dès la parution de son premier livre en 1987 (The Broom of the system, traduit sous le titreLa Fonction du balai), professeur adulé par ses élèves de Pomona College (Californie), homme gravement dépressif gavé toute sa vie durant d'anxiolytiques, David Foster Wallace a incarné très vite une sorte de version moderne de l'artiste maudit, douloureux, torturé. Cliché non dénué d'un solide fond de vérité, que son suicide par pendaison, en 2008, à l'âge de 46 ans, a définitivement entériné.
Un biopic, The End of the Tour, signé James Ponsoldt et dans lequel Jason Segelprête ses traits à l'écrivain, est sorti fin juillet sur les écrans américains. L'an prochain, les vingt ans de la parution de la version originale de L'Infinie Comédiedonneront lieu à de multiples hommages (1) . En France, son œuvre — trois romans, trois recueils de nouvelles et de nombreux recueils d'essais — a commencé à être traduite au milieu des années 2000 aux éditions Au diable vauvert, mais David Foster Wallace ne ­bénéficie sans doute pas encore de la notoriété qui devrait être la sienne. Cela va changer désormais, avec cette traduction de son maître livre.
Cette Infinie Comédie, donc, en prise directe avec l'expérience humaine la plus contemporaine, mais qu'on aurait tort de lire comme la simple radioscopie d'une époque. Olivier Cohen insiste sur l'ancrage de ce roman, et du geste littéraire de son auteur, dans la tradition occidentale : « Pour le lecteur que je suis, ce qui en fait un grand livre, ce n'est pas la description de la société et de ses travers, mais plutôt l'exploration des cercles d'un enfer personnel. On peut penser à Dante, mais la référence à Hamlet est encore plus prégnante. « Infinite jest », tous les anglophones comprennent qu'il s'agit d'un extrait de la tirade de Hamlet, alors qu'il tient entre ses mains le crâne de Yorick. C'est la scène la plus connue de toute l'œuvre de Shakespeare, et l'image même de la mélancolie. »
Le règne du divertissement et de la société du spectacle, la médicalisation des émotions, l'addiction sous toutes ses formes qui sont autant d'obsessions de Wallace, de motifs récurrents dans ses écrits, en font le descendant et le frère des grands auteurs qui se sont attachés à écrire la solitude de l'homme — à commencer par Kafka, que Wallace chérissait (2) . La mélancolie que l'écrivain américain ressentait n'avait au fond pas grand-chose à voir avec le monde moderne, les circonstances, économiques ou autres, expliquait-il lui-même ; elle était plus simplement, plus gravement, plus profondément comme « une tristesse que l'on ressent dans l'estomac » et contre laquelle il n'est pas d'antidote.

(1) L'Olivier publiera en 2016 les traductions du recueil Consider the lobster and other essays, de Wallace, et de la biographie Every love story is a ghost story : a life of David Foster Wallace, signée D.T. Max.
(2) Son admirable conférence « Quelques remarques sur la dimension comique de Kafka, qui auraient pu être écourtées », paraîtra dans le prochain numéro de laNouvelle Revue française (automne 2015, en librairie le 10 septembre).

source :telerama.fr

jeudi 23 mai 2013

Les aventuriers de l'absolu – Tsvetan Todorov




RILKE ou l'impossible choix entre l'art ou la vie

« Si l'artiste en général et Rilke en particulier doit préférer le bras « création » du fleuve à son bras « vie » c'est aussi que les autres hommes sont essentiellement source d'agressions alors que le travail sur l'oeuvre permet, croit-il, de s'élever dans la sphère du divin.c 'est pourquoi l'exigence de la solitude ne doit pas être entendue seulement dans le sens banal du silence et de la tranquillité nécessaires à chaque créateur mais dans un sens plus profond, celui du renoncement aux joies et aux soucis des hommes »
... »Pourquoi est-il légitime de préférer une vie consacrée à l'art à une vie humaine ordinaire ? ». Rilke part à nouveau de Baudelaire.
Pour Rilke la condition de la création artistique est l'amour de la vie dans son intégralité du beau comme du laid du vil comme du bon.
Mais pour Rilke la solitude permet la concentration, qualité première de l'oeuvre d'art et aide à éviter la dispersion, l'agitation, le bavardage. Pour travailler Rilke a besoin de « rompre tous contacts avec autrui qui usent mes forces et mon attention ». Les créateurs ne se distinguent des autres mortels que parce qu'ils sont « les plus solitaires des solitaires ».
Pour Rilke l'amour et la solitude ne sont pas incompatibles (il a consacré beaucoup de temps à l'amour) mais il faut en dépasser la conception courante de l'amour.
Car l'attachement à un objet d'amour est privation de liberté, imposition des limites, la vie à deux, rabaissement. »
« N'oubliez jamais que je suis à la solitude, que je ne dois avoir besoin de personne, que même toute ma force nait de ce détachement »  (lettre de Rilke à Mimi Romanelli)
Pourtant la solitude ne lui est pas bénéfique. Indispensable à la création elle ne suffit pas à la provoquer. Rilke sera condamné à alterner attentes de l'inspiration et espoirs de communion.

Tel Don Juan Rilke éprouve le besoin d'être aimé par une femme mais dès qu'il est assuré de son affection, il la fuit. Rilke a besoin d'une attention féminine mais tout autant, de la possibilité de lui échapper. Rencontrer une femme, la séduire, l'aimer, lui est facile, rester avec elle, impossible. Ses relations amoureuses sont frappées de malédiction. Il en éprouve la nécessité mais dès qu'elles sont engagées il n'a qu'une hâte : partir au loin.

Quand il s'est marié, il voulait que cette union ne soit pas incompatible avec la solitude nécessaire au processus de création. A peine marié,il écrit à un ami : « l'un doit être le gardien de la solitude de l'autre. Clara est sculpteur mais... ils finiront par s'éloigner et vivre chacun dans son appartement.

« L'expérience artistique figure en effet si incroyablement près de l'expérience sexuelle de sa souffrance et de son plaisir, écrit-il à F.X Kappus, que les deux phénomènes ne sont à proprement parler que des formes différentes d'un seul et même désir, d'une seule et même félicité. »

Et il culpabilise de ce qu'il n'est pas assez présent à sa femme et à sa fille même quand on ne lui fait pas reproches ; la culpabilité le rend agressif envers elles car cette pensée l'empêche de travailler. Il voudrait se réfugier dans la création, échapper aux soucis quotidiens qu'engendrent ses obligations de père et mari.
« J'aimerais me retirer d'une manière ou d'une autre plus profondément en moi dans ce cloître en moi ou pendent les grandes cloches »...
J'aimerais oublier tout le monde, ma femme, mon enfant.
Non seulement cette relation à une femme ne l'a pas renforcé mais elle l'empêche d'avoir le sentiment de sa propre existence d'atteindre l'objectif auquel il aspire « être quelqu'un de réel, parmi les choses réelles »
Rilke ne trouve pas la joie dans les relations humaines mais pas davantage dans le travail, qui du reste, lui apparaît plus comme un destin funeste que comme un programme volontairement choisi. Contrairement à ce que lui promettait Rodin il ne lui suffit pas de travailler pou être heureux.


Benvenuta, une œuvre du cœur.
Le don et en même temps la vocation du poète c'est l'Einsehen, comprendre le monde, le « voir au dedans » jusque dans ses manifestations les plus humbles.
Réussir une telle immersion dans le monde et en garder une trace verbale c'est pour Rilke ce qu'il appelle « ma terrestre béatitude ».
Il se souvient encore de l'image de St Julien se couchant auprès des lépreux : être poète c'est être capable de se donner tout entier au monde et donc de convertir la laideur et la détresse en beauté, une beauté sans contraire ».
Or, si l'on aime déjà quelqu'un, se disait-il on ne peut se donner entièrement au monde que l'on perçoit.
Celui qui aime un individu ne peut plus se confondre avec le monde, pratiquer cette connaissance qui préside à la naissance de la véritable poésie car il ne se possède plus lui même tout entier ; or cette pratique exige le don intégral.
« Le chemin de l'intériorité à la grandeur passe par le sacrifice ». Rudolf Kassner.
Nombreux sont ceux qui possèdent l'intériorité (dont Rilke). Mais pour atteindre à la véritable grandeur poétique un sacrifice est demandé, celui de la vie.
Rilke a donc choisi, dira-t-il à Benvenuta, l'art (le travail) au détriment de la vie (l'amour). Ce n'était pas pour autant un engagement dans la voie de la sainteté, et de l'ascèse même si celle-ci l'avait tenté.
Contradiction tragique : il doit sacrifier la vie à l'art et c'est pourtant avec de la vie qu'il fait son art. Il n edoit donc ni se donner à la vie ni s'en détourner.
Pourtant avec Benvenuta il voudra l'inverse. Rilke l'aime certes mais cet amour le prive de son être véritable car il ne peut plus travailler. Si les deux vivaient ensemble, l'art en pâtirait. A la place des œuvres sublimes, il n'y aurait qu'un amour humain.
La femme idéale dont Rilke a besoin:une personne qui sait donner sans rien demander en retour. Mais c'est alors Benvenuta qui, incapable d'imaginer Rilke en homme ordinaire, mettra un terme : « J'ai une peur indicible de voir s'humaniser le sentiment profond et exclusif que j'ai pour lui, de le voir baigner dans le quotidien et le terrestre. »
Au moment même où Rilke décide de s'humaniser, qu'il ne se reniera pas s'il aime une femme et s'installe dans le quotidien, celle-ci inversant le geste d'Heloïse et Abelard, embrasse l'image de lui dont il veut se débarrasser et la lui renvoie comme son destin inéluctable: elle ne lui permettra pas de descendre de son piédestal parmi les simples mortels.
Benvenuta est la perfection, mais on ne peut dans cette vie, vivre avec une perfection, l'épouser à l'église, l'aimer au jour le jour.
Rilke transforme cette femme en absolu, il la sacralise, lui attribue la même place qu'à son art, celle d'un Dieu inaccessible du coup, art et amour sont incompatibles.

Le destin de Rilke n'est donc pas la solitude mais plutôt la tentative – malheureuse- de la fuir, le besoin contradictoire et par là, tragique, de rechercher, et en même temps de craindre l'amour. ?

Le dernier grand amour de Rilke (comment aurait-il pu en être autrement?) pou Elisabeth Klossowiko dite Baladine ou Merline l'occupera tout l'hiver 1920, un hiver qui sera stérile car au lieu d'écrire Rilke s'est livré à sa passion pour une femme.
Dans Le Testament, il cherchera à comprendre la nature des conflits dans lequel il est pris, à défendre le choix qui est le sien, et à formuler son idéal d'avoir mis au service de la création. Qu'est- ce que la peine ? Qu'est que l'art ? C'est une ouverture à la totalité du réel c'est la capacité de découvrir la beauté de l'existence dans chacune de ses parcelles.
L'artiste est celui qui adresse un « oui » libre au monde qui vit « la passion de la totalité « mais pour y parvenir l'artiste a besoin de tout son amour.
Le choix se situe entre le monde illimité incluant tous les êtres humains et l'amour pour une personne particulière, en fin de compte égoïste et petit.
Dans cette personne unique que le hasard a placé sur notre chemin l'on fait un obstacle entre soi et le monde.
« Ainsi l'ouverture de l'amour apparaît-elle comme une forme secondaire stérile, dégénérée en quelque sorte, de l'expérience créatrice, comme son rabaissement.
Quand Merline tombe malade, Rainer souffre pour elle, et par elle, pense à elle, au lieu d'écrire des vers. Elle s'est emparée de lui et a détourné le cours de sa vie. Loin d'opter sereinement pour la poursuite de son œuvre Rilke se voit déchiré entre deux pôles d'attraction d'intensité comparable.

« Nous ne sommes pas faits pour avoir deux vies. « 
Ce sont la deux exigences contradictoires. Véritable impasse dans laquelle Rilke s'est enfermé lui mêem : pou être poète, de la manière dont il le souhaite, la vie lui est à la fois indispensable et impossible. Pourtant chacune de ces exigences correspond à une vérité de son être, le conflit est insoluble.
Rilke veut trouver une femme qu'il aimerait comme on aime Dieu et ne la trouve pas. Que faire . Sortie par le haut impossible ou par l'autre extrémité comme le faisait Rodin, qu'il rencontre une femme qui accepterait de « vivre pour lui sans penser à sa propre petite vie à elle, stupide probablement et sans importance aucune ».

Le mal d'aimer

Le mal de vivre de Rilke peut lui être propre. Pourquoi, se demande Rilke avec insistance, ma vie est-elle une telle torture, pourquoi ne puis-je échapper à l'angoisse, ni à la dépression, ni même à de constantes souffrances physiques ? Au début il ne peut s'empêcher de chercher des raisons extérieures : j'ai trop travaillé, ou été trop dérangé, ou sa mère risquait de lui rendre visite ou le climat de ce lui ne lui convenait pas. Paris, la grande ville, l'agresse. Les sensations qu'il reçoit ne se laissent pas domine, elles le transpercent et le brûlent.
Lorsque Rilke cherche une cause plus générale à son incapacité de vire heureux il se tourne vers l'histoire de son enfance, en particulier sa relation à sa mère.
Alors qu'il souffre terriblement, Lou Andréas Salomé alors psychanalyste et qui a été sa maitresse, partage le même point de vue que Benvenuta : Rilke doit chercher la beauté non le bonheur, mieux vaut qu'il soit homme malheureux et poète génial, qu'heureux et médiocre.
La névrose selon elle est signe probable de valeur artistique, signe que « quelqu'un a voulu aller jusqu'au bout de soi même ».
Rodin, s'étonne Rilke, continue de vivre comme les autres hommes. La vie nourrit l'oeuvre mais l'oeuvre n'aide pas à élever la vie, c'est une relation à sens unique, telle est l'amère leçon que tire Rilke de l'exemple de Rodin.
Rilke considère son destin de poète non plus comme un accomplissement de la vie mais comme son sacrifice. Par là, l'activité créatrice s'apparente encore plus étroitement à la vocation religieuse. Non seulement les deux sont des voies vers l'absolu mais elles exigent aussi la même abnégation. Pour atteindre le divin, l'artiste doit renoncer à l'humain et accepter sa croix.
L'absolu auquel aspire Rilke ne doit pas être recherché dans un ailleurs parmi nous. La transcendance habite notre terre mais n'est accessible qu'aux plus exigeants.

Marie-Josée Desvignes

dimanche 12 mai 2013

Livre numérique : comment tourner la page ?

 © Olivier Metzger pour Télérama
© Olivier Metzger 

Voilà des années qu'on le dit : c'est imminent, le livre numérique va conquérir les Français, convaincre de nouveaux lecteurs et – pourquoi pas ? – avoir la peau du vénéré livre imprimé. Plus de cinq ans après son lancement aux Etats-Unis, en 2007 – où il représente 22 % du marché total du livre –, l'e-book n'en occupe encore chez nous que moins de 1 %. Même s'il n'est plus un mirage, même si cette année 15 % des Français de plus de 15 ans déclarent en avoir déjà lu au moins un, l'invasion annoncée n'a pas eu lieu.

Dans notre pays très attaché à l'objet livre – on a tout écrit sur sa beauté, son odeur, ses pages sensuelles –, l'e-book est arrivé timidement en 2008 avec les premières liseuses, puis le lancement des tablettes, dès 2010, avec l'iPad. Mais, pour Bernard Strainchamps, libraire chez Feedbooks, société d'édition 100 % numérique fondée en 2007, « il est encore mal vu par l'élite intellectuelle, comme Internet à ses débuts : une sorte de symbole des grands méchants (Amazon) et du peuple qui s'exprime sur des forums, comme si c'était une boue sans valeur. »
Au Salon du livre 2013, pourtant, l'e-book était partout. Grand ramdam autour de l'accord signé, après trois ans d'âpres négociations, entre auteurs et éditeurs sur la cession des droits numériques. Liseuses Sony ou Kobo en promotion, iPad disposés dans tous les rayons pour montrer leurs fonctionnalités – lire une BD interactive, suivre une recette de cuisine, consulter un guide de voyage. Et jeunes sociétés d'édition exclusivement web devant leurs stands. Vincent Daubry, cofondateur de Youboox (un an d'âge), distribue ses cartes de visite : « A la manière des sites d'écoute musicale comme Spotify ou Deezer, nous proposons environ 6 000 titres : gratuitement moyennant de la publicité, ou avec un abonnement à 9,99 € par mois, sans pub. Nous avons déjà des partenariats avec 60 éditeurs et pas loin de 100 000 utilisateurs », se réjouit-il.
Les signaux semblent encourageants, confirme Julien Goarant, responsable du baromètre du livre numérique de la société d'études OpinionWay : « En un an, le nombre d'e-lecteurs a triplé, même si le processus est lent, car le milieu redoute le carnage observé dans le monde de la musique ; ça a refroidi les ardeurs. » En attendant qu'elles s'embrasent peut-être, quelques questions pour comprendre pourquoi on attend toujours la vraie révolution numérique.

Pourquoi les livres numérisés sont-ils encore si chers ?

Aux Etats-Unis, le livre numérique s'est lancé avec des prix cassés, en particulier parce que Amazon a vendu à perte, jusqu'à s'octroyer un monopole. Une politique impossible en France grâce à la loi sur le prix unique du livre, fixé par l'éditeur. Amazon ou Apple n'ont donc pas pu effectuer de razzia sur le marché. Mais le prix, élevé, reste un frein à l'envol des ventes, d'autant que les politiques tarifaires des éditeurs sont parfois nébuleuses.
Tentons de schématiser : en moyenne, un livre à sa sortie coûte 20 à 25 € en version brochée ; et un tiers moins cher en numérique (autour de 15 €). Une grosse année plus tard, arrive l'édition de poche, à environ 8 €. Là, certains éditeurs (Hachette, Gallimard, Albin Michel...) alignent le prix de l'e-book. Mais d'autres le maintiennent, et l'e-book coûte deux fois plus cher que le poche : pas forcément le meilleur argument pour mettre le premier doigt dans l'e-lecture...
Bien sûr, il s'agit de protéger le marché du livre de poche, qui pèse lourd en France. Raphaël Couderc, de l'institut d'études GfK, observe : « En musique, on a bien vu qu'un morceau à 0,99 € se vend, certes, mais perd de sa valeur symbolique. Les éditeurs veulent éviter ce phénomène. »
Même si certains éditeurs commencent à tester des offres commerciales – une semaine de promotion sur la version numérique de tel ouvrage, par exemple –, le lecteur ne s'y retrouve pas encore. « Il est rationnel, il sait très bien qu'on ne paie pas de papier, pas de frais de stocks ni de retours, donc s'il achète un e-book, il veut le payer nettement moins cher qu'une version imprimée », remarque Marie-Pierre Sangouard, ex-patronne du livre à la Fnac, aujourd'hui directrice des contenus Kindle chez Amazon. Sinon, il se déculpabilise d'aller, comme en musique, visiter des sites de téléchargement illégal, très bien référencés par Google...

Les outils pour lire en numérique sont-ils les bons ?

Liseuse, tablette, smartphone : bientôt, tout le monde ou presque aura au moins un instrument lui permettant de lire en numérique. Les liseuses, petits outils simples et peu chers – on en trouve désormais à moins de 100 euros –, se sont vendues à 300 000 exemplaires en 2012, on en vendra autour de 500 000 cette année. Leur atout : légères, économes en énergie, elles se glissent dans une poche ou un sac à main. « Et, contrairement à une tablette, personne ne vous la piquera dans le métro », ajoute Marie-Pierre Sangouard, qui mise tout sur cet outil qu'elle juge « idéal ». Leur inconvénient, majeur : elles ne servent qu'à lire. Elles séduisent donc de gros lecteurs – mais on sait bien que cette population ne prolifère guère. Aux Etats-Unis, les liseuses sont ainsi restées un marché de niche et ont vite été supplantées, même pour la lecture, par les tablettes. Les chiffres français sont implacables : 3,6 millions de tablettes vendues en 2012, plus de 5 millions de ventes attendues en 2013. L'ennui, outre le prix qui reste élevé, c'est que la tablette est familiale : on y joue, on y lit la presse, on l'utilise pour les mails ou Internet. Pas évident de se préserver un usage de lecture, plus individuel.
Un autre obstacle technique demeure : l'incompatibilité, pas encore résolue, entre les modèles des différents acteurs. Si j'ai une Kindle, je dois acheter mes e-books chez Amazon. Si j'ai un iPad, je télécharge sur iTunes ; si j'ai une Kobo, je lis Fnac... Même si les formats commencent à être interopérables, le lecteur peut être vite découragé – voire exaspéré – par cette jungle technologico-commerciale.

Pourquoi y a-t-il toujours si peu d'ouvrages disponibles ?

Selon les sources, 70 000 à 100 000 titres numériques existent aujourd'hui en France. Nouveautés et patrimoine compris. L'objectif, encore lointain : la numérisation des 700 000 titres qui sont achetés au moins une fois par an en version papier. Pour les nouveautés, le pli est pris : elles sortent presque toutes, désormais, simultanément en versions brochée et numérique. Presque ? « Il peut arriver que nous n'ayons pas le temps de contacter l'auteur ou qu'il refuse, indique Eric Marbeau, responsable de la diffusion numérique chez Gallimard. Ce fut le cas de Daniel Pennac, avant d'être convaincu, ou de Milan Kundera, toujours réticent. »Les auteurs ont manifesté « beaucoup d'angoisse », selon Vincent Montagne, patron du Syndicat national des éditeurs, avant d'accepter, dans l'accord de mars, de céder leurs droits numériques pour une durée, comme le papier, de soixante-dix ans après leur mort.
« Sur l'offre, nous, éditeurs, ne sommes pas en retard, se défend Vincent Montagne.Nous occupons massivement le marché et progressons sur des prix cohérents entre e-books et livres de poche, sur des offres couplées du livre papier et de sa version numérique, sur des campagnes promotionnelles. 2012 était déjà l'année de l'avènement du numérique. » Chaque éditeur mène sa propre politique de numérisation, sans grande cohérence, même si l'Etat fournit d'importantes subventions publiques. Gallimard, par exemple, étudie la question depuis 2008, et a déjà numérisé environ 3 000 titres – sur plusieurs dizaines de milliers. « C'est un gros investissement en temps et en fonds, il faut agir en bon père de famille, investir au bon moment pour bénéficier d'économies d'échelle, ne pas se précipiter avant d'avoir un format fiable », précise Eric Marbeau.
L'e-pub, format de texte comparable au MP3 pour les morceaux de musique, semble aujourd'hui communément admis, mais la situation économique floue incite encore les éditeurs à la prudence : chacun numérise son catalogue à son rythme. Cela implique parfois de renégocier les contrats avec les auteurs ou leurs ayants droit ; si l'on ne dispose plus de la version de l'imprimeur, il faut numériser à partir des archives papier... Ce sont des métiers nouveaux, des processus en cours d'acquisition dans des maisons souvent anciennes.

Lire ou ne pas lire sur écran ?

Pour l'instant, l'e-lecture concerne surtout des livres dits « de genre » : polars, science-fiction, littérature érotique achetée la nuit dans le secret de sa connexion internet, romans sentimentaux. Ce sont aussi les éditeurs de ces gammes qui se sont montrés les plus créatifs. Ainsi Bragelonne, éditeur de science-fiction, dont le patron Stéphane Marsan expliquait, au Salon du livre : « Il faut être inventif et travailleur, le numérique n'est pas seulement un nouveau support, c'est une vraie nouvelle édition. Nous devons imaginer de nouvelles pratiques commerciales, des promotions, des diffusions sur les réseaux sociaux... »
Aujourd'hui, l'offre consiste essentiellement en versions numériques de livres écrits pour du papier. Mais, demain, arriveront de nouvelles « créatures », corps de livre et têtes d'écran, enrichies en vidéo, en musique, en possibilités techniques. Chez Gallimard, Eric Marbeau imagine « des fonctionnalités de prises de notes, de recherche dans le texte, utiles pour enseignants ou étudiants par exemple ». Au Salon du livre, de jeunes créatifs ont présenté leurs projets : un ouvrage historique de Max Gallo ponctué d'archives vidéos inédites commentées par l'auteur ; un livre-application sur le périple d'une Française à Tokyo ; un roman interactif bilingue pour apprendre l'anglais ; la visite de L'Enfer de Dante illustré par Botticelli... Raphaël Couderc, de l'institut GfK, précise : « Pour l'instant, on devrait surtout parler de livre numérisé. Le livre numérique, lui, sera un réel nouvel objet. »Complémentaire du livre imprimé, et donc moins menaçant pour lui.

Juliette Bénabent Télérama n° 3302

“La promo 49″ de Don Carpenter: entre teen comedy et tragédies intimes



Dans l’Oregon pluvieux, une génération de lycéens passe à la douche. Un roman lapidaire, entre teen comedy et tragédies intimes.

 Le remarquable roman qui permit l’an dernier à la France de découvrir Don Carpenter, Sale temps pour les braves, s’intitulait en VO Hard Rain Falling. Avec La Promo 49 (publié aux Etats-Unis en 1982), la même pluie continue de s’abattre sur l’Oregon, d’y doucher les enthousiasmes et d’y noyer les illusions : “des gouttes par milliers, par millions, qui tombaient sur les smokings et les robes du soir, tombaient sur des permanentes et des bananes, la pluie de Portland qui tombait sur tout et gâchait tout”. Il faudrait toutefois plus que quelques averses de coups durs pour dompter la vitalité d’une génération de lycéens middle class dont les hantises (acné, impopularité, sexualité corsetée) et les rêves (de gloire cinématographique, de succès littéraire ou de chamboulement politique) nourrissent un entêtant petit livre, où s’esquissent tous les types de personnages qui feront le succès de la teen comedy, du jock tout en biceps à la reine de beauté écervelée ou à l’intello déphasé.

 Portés par la plume désenchantée d’un écrivain qui avait en 1949 l’âge de ses personnages, vingt-quatre vignettes font revivre l’ivresse et les détresses de l’adolescence, la virulence du désir, l’élan des engouements grégaires et la cruauté des échecs secrets, la sécheresse de l’écriture ayant pour effet de souligner la profondeur des solitudes individuelles dont est tissé ce poignant portrait de groupe.

 La Promo 49, Cambourakis, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, 144 pages, 17,50 €


par Bruno Juffin (lesinrocks.com)

lundi 6 mai 2013

Bernard Pivot : "Les tweets sont des chats"


Bernard Pivot, journaliste, membre de l'académie Goncourt, est une figure de l'histoire de la télévision française : il a présenté Apostrophes de 1975 à 1990, puis Bouillon de culture jusqu'en 2001. Alors qu'il ne jure que par la littérature, il publie un recueil de tweets, "Les tweets sont des chats", chez Albin-Michel.


© Albin Michel
Il est le symbole de la télé intelligente qui fait de l'audience. Paradoxalement, alors qu'il ne jure que par la littérature, à l'inverse du style télégraphique, du zapping, C'est un tweet qui figure sur la quatrième de couverture : "J'aime les tweets parce qu'ils partent en silence, circulent en silence et arrivent en silence. Les tweets sont des chats."
"Je m'y suis mis par plaisir de faire court, d'exprimer une idée, un sentiment, en moins de 140 signes. Je trouve que c'est bien fait 140 signes et ce qui est bien c'est que notre esprit s'adapte à ce format."
Pour ceux qui prétendent que rien de fort ne peut se dire en moins de 140 signes, il cite le premier article de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen : "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune" 26 août 1789. Bernard Pivot dit que c'est là le premier tweet républicain français (136 signes).
Depuis qu'il tweete, les gens l'imaginent avec 10 ans de moins. "Quand je me suis inscrit sur Twitter les gens ont pensé que ce n'était pas moi. Il a fallu que je dise que c'était vraiment moi mais pas un bureau ou un nègre."

Mémoires

Bernard Pivot a écrit de nombreux livres, mais il n'écrira jamais ses mémoires, du moins pas comme tout le monde. "Je n'ai pas tenu de journal intime et je n'écrirais jamais mes mémoires comme on le fait traditionnellement. J'ai horreur de la chronologie. Plié son esprit à la chronologie je trouve cela ennuyeux, fatigant."
Si certains ne lisent pas les livres dont ils parlent, Bernard Pivot, lui, les a tous lus. "J'étais un besogneux, probablement. Je lisais tout de la première à la dernière ligne en prenant des notes et souvent il m'est arrivé de dénicher les meilleures questions dans les notes de bas de pages. Si vous allez trop vite vous les sautez."
« Je valide l’inscription de ce blog au service Paperblog sous le pseudo gagne »
franceinfo.fr 

mardi 23 avril 2013

Nina Simone, sa vie est un roman

Malgré son immense carrière, jamais la blessure de l'humiliation ne disparaîtra.

Le livre commence par la fin. Gilles Leroy décrit, raconte, écoute, sonde et se met dans la peau de Nina Simone. Le roman s'ouvre sur les dernières années de la légende du jazz. Puis déroule le fil d'une vie qui est loin d'être un long fleuve tranquille. Dans l'approche, Nina Simone, roman résonne avec Alabama Song, Goncourt 2007, et Zola Jackson: trois portraits de femmes pas si puissantes.
Ici, il pointe la fêlure de la jeune Eunice Kathleen Waymon, qui ne réussira jamais à intégrer le célèbre Institut Curtis de musique de Philadelphie pour devenir «la première concertiste classique noire». Ce qu'elle aime, par-dessus tout, c'est Bach, Mozart, Debussy. On la renvoie au jazz et auxprotest songs, parce qu'elle est noire (et qu'elle a une voix sublime).
Elle aura beau connaître une immense carrière, jamais la blessure ni l'humiliation ne disparaîtront. Un passage illustre à merveille le malentendu quand elle confesse: «Imaginez un grand poète crevant la faim dans un squat du Bronx, à qui une agence de Park Avenue propose un pont d'or pour écrire des slogans publicitaires. Il écrit ses slogans le jour, la nuit il se ruine la santé sur ses futurs poèmes. Puis le succès lui vient, mais comme publiciste. On le reconnaît, on le fête, il roule sur un pont d'or. Peu à peu, il abandonne sa poésie, ou bien c'est sa poésie qui le quitte.» Et un peu plus loin: «Je suis pareille à ce poète dévoyé.» Elle avouera que l'amertume est toujours restée en travers de la gorge.

Une diva fragile et excessive

En vérité, celle qui a reçu un «don de Dieu» avec son oreille absolue n'est qu'une femme délaissée: «J'étais si seule.» Elle se croit forte, avec sa haute taille et sa bouche frondeuse, affirme qu'elle lit sur les visages comme à livre ouvert et sait mieux que personne transpercer les masques, or, elle se fait berner comme une préadolescente ingénue. Si sa carrière reste l'une des plus grandes réussites au monde, sa vie sentimentale est un ratage sidéral. Un avocat, pour la défendre, dit qu'elle est atteinte d'«une démence aggravée par la solitude».
C'est tout cela, et d'autres choses encore que l'auteur d'Alabama Song dépeint avec cet art du portrait romancé où il n'hésite pas à endosser les plaies de son modèle. Bien sûr, on ressent le penchant qu'il a pour cette femme fragile qui tente, comme elle peut, de rester debout, mais l'écrivain ne cache rien des excès de la diva, de ses caprices de star, de son côté pathétique. Sans doute plus que d'autres, la vie de Nina Simone est un roman. Un roman avec ses pages lumineuses et ses «traversées de l'enfer», comme elle dit.
«Nina Simone, roman», de Gilles Leroy, Mercure de France, 271 p., 18,50 €.
lefigaro.fr

samedi 6 avril 2013

Houellebecq, la possibilité d’un vers


Quand un homme a écrit des romans marquants, est devenu ce qu’on peut bien appeler une star internationale, a même reçu le sacro-saint prix Goncourt avant que celui-ci ne devienne une plaisanterie, et qu’il continue à écrire des poèmes, eh bien c’est signe que cet homme ne peut pas être mauvais. Le nouveau recueil de poèmes de Michel Houellebecq, Configuration du dernier rivage (si ça, c’est pas du typique…), paraîtra chez Flammarion le 19 avril. Ce qui touche chez Houellebecq, c’est qu’il reste toujours lui-même, qu’il perpétue son univers invariablement… houellebecquien ! Si d’aucuns jugèrent le style d’Extension du domaine de la lutte trop “plat”, pas écrit, décrétant même que le roman péchait d’une absence de style (diantre !), ses phrases ont toujours relevé d’une véritable poésie. Mais celle de Houellebecq est une poésie “à froid” – ni lyrique, ni oulipienne, ces deux poncifs de la poésie française. En une petite centaine de pages, l’écrivain revisite ici ses obsessions (le monde qui change, les postures pathétiques de chacun, un certain romantisme noir versus pop-song.) Des poèmes jamais hors ni au-dessus du contemporain, mais qui jouent constamment avec. Des textes comme des aphorismes, ou des micronouvelles, ou de futurs romans. Et des phrases qui s’articulent de façon inattendue, et claquent, et restent. La vie tourne autour d’une épiphanie perdue et de l’impossibilité d’en faire le deuil : “Et l’amour, où tout est facile/Où tout est donné dans l’instant/Il existe, au milieu du temps/ La possibilité d’une île“. Sauf que le temps n’est pas infini, et les chances de renouveler cette grâce sont minces. Tout cela dit avec un fatalisme que d’aucuns jugeront désespéré, alors que c’est seulement la marque d’une ultralucidité qui est celle des plus grands écrivains.

lesinrocks.com

jeudi 4 avril 2013

Salon du Livre 2013 : Cartarescu, Lungu... Ils sont fous ces Roumains !


Par Bernard Quiriny - 

Salon du Livre 2013 : Cartarescu, Lungu... Ils sont fous ces Roumains !
Invitée officielle du Salon du Livre 2013, la Roumanie est une belle inconnue pour la plupart des lecteurs français. Focus sur cinq auteurs à ne pas rater, du doyen Mircea Cartarescu à la trentenaire Adina Rosetti, qui, chacun à sa façon, parle de l’avant et l’après Ceaucescu.

Mircea Cartarescu, le maître
Impossible de parler littérature roumaine sans évoquer Mircea Cartarescu, son plus célèbre représentant (il est le Roumain le plus traduit dans le monde), pilier de la vie culturelle depuis ses premiers poèmes, figure de la « génération 80 » (ces auteurs éclos dans le totalitarisme finissant, et qui utilisèrent toutes les ressources de l’art et du langage pour exploiter les brèches du régime) et du postmodernisme. Son œuvre-culte, Orbitor, est un triptyque monumental et inclassable (à tel point qu’il se retrouve en France… dans la collection Folio SF !) dont l’éditeur Olivier Rubinstein, l’un de ses plus fervents admirateurs, a fait traduire les trois tomes : Orbitor (1999), L’œil en feu (2005) et L’Aile tatouée (2009). Mais l’engagement de Cartarescu dans la vie intellectuelle ne se limite pas à l’écriture : il est aussi impliqué dans la presse (il tient des chroniques dans plusieurs journaux), l’enseignement (docteur en littérature, il est devenu professeur à l’Université de Bucarest en 2004) et la défense des auteurs, qu’il soutient à travers les rencontres qu’il organise ou ses responsabilités au sein de l’Union des écrivains roumains. Un personnage incontournable, qu’on pourra découvrir en commençant par son recueil Pourquoi nous aimons les femmes, vingt textes à la gloire du beau sexe, énorme succès en Roumanie.
 Orbitor, L’œil en feu et L’aile tatouée, de Mircea Cartarescu (Folio SF, traduit du roumain par Alain Paruit, 428 p., 8,10 €, Denoël, traduit du roumain par Alain Paruit, 515 p., 28,40 € et Denoël, traduit du roumain par Laure Hinckel, 620 p., 29 €)
Dan Lungu, l’hyperactif
À bientôt 45 ans, Dan Lungu est un pilier de la jeune génération, celle qui a commencé à écrire après la chute du régime de Ceaucescu, et qu’a réunie la maison d’édition Polirom, née dans les années 1990. Hyperactif, il a commencé en fondant un groupe poétique nommé Club 8, avant de diriger le journal libéral Le Temps (Timpul), hebdomadaire libéral devenu quotidien en 2009. Mais Lungu est aussi un chercheur chevronné, maître de conférences en sociologie à l’Université de Iaşi. Ses thèmes de prédilection ? La vie sous le communisme, la transition vers la démocratie, les conditions de vie des classes ouvrières et la façon dont les écrivains traitent avec le pouvoir. Autant de sujets qu’on retrouve dans ses nouvelles et romans dont les plus célèbres en français sont Le paradis des poules et Je suis une vieille coco, comédies burlesques et toniques qui lui ont valu d’être comparés à l’esthétique d’Emir Kusturica. Le plus récent, Comment oublier une femme, s’intéresse au milieu du journalisme roumain et au développement des sectes néo-protestantes qui fleurissent sur les ruines du totalitarisme, en combattant l’influence de la tradition orthodoxe…
Comment oublier une femme, de Dan Lungu (traduit du roumain par Laure Hinckel, Jacqueline Chambon, 256 p., 22 €)
Varujan Vosganian, le politique
Ceux qui connaissent un peu la vie politique roumaine se demanderont s’il s’agit d’un homonyme, mais non : on parle bien de Varujan Vosganian, sénateur, ministre de l’économie de 2006 à 2008 puis à nouveau depuis fin 2012, dans le gouvernement de Victor Ponta. Classé parmi les libéraux conservateurs, parfois controversé (il a essuyé en 2006 une polémique sur sa collaboration prétendue avec la Securitate sous Ceaucescu, qui s’est avérée infondée), ce personnage déborde le sérail politique puisqu’il est aussi un membre actif de l’Association des humoristes roumains et de l’Union des écrivains roumains, et qu’il préside aux destinées de l’Association des Arméniens de Roumanie ! On ne s’étonnera pas que le destin du peuple arménien soit au centre de son premier roman (Vosganian était déjà connu des libraires pour ses essais d’économie et ses poèmes), Le livre des chuchotements, un puissant récit aux allures de long conte oriental, qui retrace toute l’épopée tragique de l’exode arménien à travers le XXe siècle. Et qui, au-delà de son sujet, se lit comme une sorte de rétrospective de ce siècle tourmenté, celui des génocides, des identités violées et des régimes totalitaires.
Le Livre des chuchotements, de Varujan Vosganian (traduit du roumain par Laure Hinckel et Marily le Nir, Editions des Syrtes, 368 p., 23 €)
Savatie Baştovoi, le moine
Savatie Baştovoi (de son vrai prénom Stefan) n’est pas le plus connu des invités du Salon mais c’est pourtant un personnage. Né à Chişinau en Moldavie en 1976, très tôt attiré par la poésie, il a fait durant son adolescence un passage à l’hôpital psychiatrique de Socola, qu’il a mis à profit pour continuer d’écrire de la poésie, des nouvelles, des fictions courtes qu’il publie dans les revues littéraires de Bessarabie et de Roumanie. À vingt ans, il se lance dans des études de philosophie à la faculté de Timişoara, puis les abandonne finalement en 1999 pour embrasser la carrière religieuse : il devient moine, reçoit le nom de Savatie, prend la tonsure, et vit désormais au monastère orthodoxe de Nou Neamt, dépendant de l’Eglise orthodoxe russe et situé sur le territoire russophone de Transnistrie. Quand il n’enseigne pas l’iconographie au Séminaire de théologie de Chişinau, il dirige la revue Ekklesia. Son unique roman traduit, Les lapins ne meurent pas, raconte les aventures d’un gosse de 9 ans, Sasha, au début des années 1980, entre rudesses de la vie agricole, violence du système éducatif et propagande omniprésente du régime.
Les lapins ne meurent pas, de Savatie Baştovoi (traduit du roumain par Laure Hinckel, Jacqueline Chambon, 300 p., 22 €)
Adina Rosetti, la geek
À 34 ans, Adina Rosetti, native de l’Est de la Roumanie (Brăila, en Muténie, sur le Danube) fait partie des nouveaux auteurs arrivés à la littérature après la chute du communisme, et dont la thématique n’est plus tant la satire du totalitarisme que celle de l’anarchie libérale qui lui a succédé, et de l’entrée euphorique dans le capitalisme sauvage. Tel est le thème de son premier roman, Deadline, paru en 2010 en Roumanie, un livre qui montre à quel point les maladies du travail et de la rentabilité, tristement célèbres chez nous (suicides, dépressions, etc.), font désormais partie du quotidien des anciens pays de l’Est. L’histoire commence lorsque la jeune Miruna, 29 ans, est retrouvée morte chez elle, son ordinateur allumé, avec deux dossiers dans les bras, visiblement tuée par le surmenage. Un étrange blogueur lance alors sur internet une sorte de révolution anti-managériale, qui ne débouche sur rien dans la rue mais qui fait tout de même un beau barouf dans la presse (milieu que connaît bien l’auteur, puisqu’elle est travaille au Elle roumain depuis 2008)... Vivant, doté d’un humour tonique et relevé d’une petite touche de fantastique, un roman ancré dans l’ère du web et qui témoigne des craintes d’une génération confrontée aux effets de la libéralisation à outrance du pays.
Deadline, d’Adina Rosetti (traduit du roumain par Fanny Chartres, Mercure de France, 410 p., 22 €)
source evene.fr

samedi 30 mars 2013

Jean-Marc Roberts, la littérature à la ronde. L'éditorial du "Monde des livres"

L'éditeur et écrivain Jean-Marc Roberts, patron des éditions Stock, est décédé le 25 mars, à l'âge de 58 ans.






En 2008, les éditions Stock fêtaient leurs 300 ans. Pour marquer cet anniversaire, Jean-Marc Roberts, le patron de la maison, fit un choix qui était bien dans son style : plutôt qu'une exposition, il voulut un spectacle vivant. Il téléphona à dix de ses auteurs pour leur demander de jouer dans La Ronde, d'Arthur Schnitzler, pièce qui défraya la chronique dans la Vienne fin de siècle, traduite chez Stock en 1912. Des mois durant, la petite troupe se livra à des improvisations : chacun rejoua par exemple la scène du "coup de fil de Jean-Marc", celle où l'éditeur vous invite à entrer dans La Ronde : "J'ai pensé à toi"... Un soir de février, donc, la représentation eut lieu au Théâtre Edouard-VII (Paris). Ce fut une fête. Au moment de saluer Roberts, qui vient de quitter la scène, voilà le souvenir qui s'impose à moi. Lui dire adieu, c'est saluer un homme qui envisageait la littérature comme une ronde joyeuse et précaire. Lui qui vomissait les cocktails ne manquait pas une occasion d'organiser une boum. Gros son et variétés des années 1980 dissuadaient les mondains d'échanger les cancans du jour. Au milieu de la piste, l'éditeur observait le mouvement des corps, distinguant au premier coup d'oeil les francs déhanchements des contorsions serviles. "Vous savez, en dansant, on se rend compte de pas mal de choses !", constate le personnage de la bonne dans la pièce de Schnitzler. Roberts, qui n'a jamais cessé de servir les auteurs, n'en pensait pas moins. Avec ses jeans et ses mocassins, il menait la danse comme il éditait les livres : léger mais pas frivole, convaincu que tout cela était trop important pour être pris au sérieux. Dans son ultime récit, Deux vies valent mieux qu'une (Flammarion, 108 p., 13 €), Roberts raconte que son hypnotiseur lui demande de fermer les yeux et de rejoindre l'endroit de ses rêves. Le patient répond sans hésiter : une piste de danse. Oui, chez Roberts, la littérature était une danse pour tout et pour rien, une confiance accordée dans l'instant. Et peu importaient les éloignements d'un soir. L'essentiel était, et demeure, de recommencer demain.

 Jean Birnbaum(lemonde.fr)